Sous l'arbre
23 septembre 2026 · 10 min de lecture
La fenêtre était entrouverte. L'air qui entrait sentait déjà l'automne — cette odeur d'herbe sèche et de sel que le vent ramenait de la mer quand la chaleur commençait à reculer. Inès était assise à son bureau depuis un moment, son carnet ouvert devant elle, son crayon posé en travers de la page.
Elle n'avait pas encore écrit quoi que ce soit.
Il y avait des matins comme ça — où les mots restaient en suspens, pas absents exactement, juste pas encore prêts à descendre jusqu'aux lignes. Elle laissa le crayon où il était et regarda la lumière sur les murs. L'été touchait à sa fin en Calysie. Dans quelques semaines ce serait l'automne pour de bon, cette saison douce et légèrement mélancolique qu'elle aimait plus que les autres.
Elle referma le carnet, prit son uniforme sur le lit où elle l'avait préparé la veille, et alla se regarder dans la glace de l'entrée avant de sortir. Les mêmes yeux, le même visage. Elle ajusta l'encolure de sa veste. Zoé était probablement déjà dans la rue à cette heure-ci — elle l'avait envoyé un message la veille en disant j'y serai avant toi comme d'hab, bisous. Clara devait encore être en train de chercher ses affaires, à ce rythme tranquille qui lui était propre. Et Léna —
Inès sourit sans décider de le faire.
Elle attrapa son sac et sortit.
Deux mois s'étaient écoulés depuis la rentrée de février. Les vacances de mars étaient déjà un souvenir — quelques jours qui semblaient appartenir à une autre saison, à un temps moins dense. Ici, maintenant, le lycée était devenu quelque chose de familier : les couloirs, les horaires, les têtes connues, l'odeur particulière du bâtiment B en début d'après-midi.
L'olivier était leur point de repère depuis le début. Un arbre centenaire, au centre de la cour, avec ses racines qui soulevaient légèrement les dalles alentour et son ombre large en milieu de journée. Elles s'étaient approprié le banc en pierre juste dessous sans vraiment se le dire — ça s'était fait, comme les autres choses qui se font sans qu'on ait besoin de les nommer.
Ce jour-là, la sonnerie du déjeuner venait à peine de sonner quand Zoé arriva en laissant tomber son sac aux pieds du banc.
— Franchement, j'ai cru que ce cours de maths allait jamais se finir.
Elle s'affala contre le dossier du banc, les cheveux en bataille, l'air réellement épuisée.
— T'es encore vivante, dit Léna. On a survécu à pire. L'épreuve d'histoire la semaine dernière, non ?
— Non mais les probabilités, c'est de la torture déguisée. Pourquoi on doit savoir ça, sérieux ?
Clara les rejoignit la dernière, un sandwich dans la main, et leva les yeux au ciel.
— Parce que ça fait partie du programme, tout simplement.
Elle mordit dedans pensivement avant d'ajouter :
— Et aussi pour que tu calcules combien de paires de chaussures tu peux t'acheter sans te ruiner.
— Je t'en prie, dit Zoé en prenant une expression scandalisée, ne minimise pas l'importance des chaussures. C'est un art de vivre.
Inès riait doucement. Elle croquait dans sa pomme — Léna la lui avait lancée depuis l'autre bout du banc, et elle l'avait attrapée sans y penser, d'un réflexe que deux mois de déjeuners communs avaient installé.
— Attends, dit Léna, faussement innocente, tu dis ça, mais la dernière fois tu t'en es acheté deux paires en promo—
— Chut. Clara leva un doigt. Les promos, c'est sacré.
Les rires éclatèrent. Depuis l'autre bout de la cour, deux élèves se retournèrent une seconde, puis se désintéressèrent.
— Vous êtes vraiment impossibles, murmura Inès en souriant.
Il y avait quelque chose dans ces moments-là — cette légèreté particulière, ce bruit qu'elles faisaient ensemble quand rien de sérieux ne pesait — qu'elle ne savait pas encore bien nommer. Elle le regardait juste. Zoé qui mimait une défense des chaussures avec la solennité d'un plaidoyer. Léna qui croisait les bras en tentant de garder un visage sérieux. Clara qui regardait son sandwich avec une concentration exagérée pour ne pas céder.
Clara se redressa et jeta un coup d'œil à la cour avant de se pencher légèrement vers elles.
— Bon, et sinon. Vous avez vu le nouveau ? Celui qui a débarqué hier ?
Léna se redressa d'un coup.
— Avec la veste en cuir ? Un regard d'un mètre de profondeur ? Comment ne pas l'avoir vu.
— Ah non, dit Zoé, les sourcils froncés comme si elle réfléchissait vraiment. Moi je l'ai pas remarqué. Tu veux dire celui qui a fait un tour de la cour sous le regard de toutes les filles ?
Elles éclatèrent de rire à l'unisson.
Inès les regardait rire, les yeux levés un instant vers les feuilles de l'olivier au-dessus d'elles. La lumière d'avril filtrait à travers, cette lumière encore douce qui n'avait pas encore la dureté de l'été.
— Bon, dit Léna en se levant d'un bond, et si on faisait un truc fun ce soir ? Ciné ? Shopping ? Inès, tu choisis.
— Ciné, dit Inès sans hésiter. Y'a le film dont tout le monde parle.
— Ciné et shopping, dit Zoé. Y'a une promo sur les chaussures, Clara, tu viens ?
— J'arrive, répondit-elle du tac au tac, les yeux au ciel.
Le groupe s'anima, des plans se formant dans un brouhaha joyeux. Inès reposa la tête contre le tronc de l'olivier une seconde. La cour continuait autour d'elles — d'autres voix, d'autres groupes, le bruit sourd du ballon quelque part. Ici c'était leur espace. Deux mois et c'était déjà évident, cette façon qu'elles avaient de prendre toujours les mêmes places.
Le Palace était le cinéma du centre-ville — façade Art Déco, hauts plafonds, affiches encadrées dans le hall d'entrée. Les rues autour étaient encore animées quand Inès arriva, les boutiques allumées, des gens attablés en terrasse malgré la fraîcheur du soir. Elle aima cette heure entre chien et loup, l'air qui piquait légèrement, les lumières qui commençaient à s'imposer sur le ciel encore bleu.
Elle était là en premier, comme d'habitude. Elle attendit devant l'entrée, les mains dans les poches, à regarder les gens passer.
Léna arriva avec Zoé et Clara dans son sillage — les deux dernières semblant être rattrapées plutôt qu'avoir suivi.
— Allez Clara, c'est un film de filles, on va adorer, disait Léna en la tirant vers les portes.
Zoé déboucha derrière elles en sautillant légèrement.
— J'ai vu la bande-annonce. Si c'est aussi bien que ça en a l'air, on va rigoler comme des folles. Sauf toi, Inès — elle fit un clin d'œil — t'as encore analyser chaque détail amoureux, je parie.
— Je peux aimer les histoires d'amour sans faire une analyse, dit Inès.
— Ouais, c'est ça, dit Clara en haussant un sourcil. On te connaît.
L'intérieur sentait le pop-corn, cette odeur caractéristique qui rattachait tous les cinémas à un même souvenir. Elles choisirent des places au centre, comme elles le faisaient toujours — ni trop près ni trop loin, là où l'image occupait exactement le bon espace dans le champ de vision.
— Tu vas arrêter de grogner maintenant ? dit Zoé en tendant un sachet de pop-corn à Clara.
— Si ça parle d'amour, je ferai un effort, répondit celle-ci en prenant le sachet.
Les lumières baissèrent. Les bandes-annonces commencèrent. Inès sentit quelque chose se poser doucement — cette façon qu'avait le début d'un film de couper le reste, de mettre la journée en dehors.
La comédie était exactement ce qu'elles avaient espéré — légèrement trop mielleuse par endroits, avec des répliques qui ne ressemblaient pas à ce que les gens disaient vraiment. Zoé ne résistait pas longtemps.
— Sérieux, qui parle comme ça dans la vraie vie ? murmura-t-elle pendant une scène particulièrement sucrée.
— C'est un film pour rêver un peu, dit Léna sans quitter l'écran des yeux. T'as oublié le but ?
Inès ne dit rien. Elle regardait l'écran et pensait — pas tout à fait à l'histoire, juste à ce que ça faisait de voir quelqu'un attraper quelqu'un d'autre dans ses bras au bon moment. Une scène particulièrement romantique arriva, et Zoé ne put pas s'en empêcher.
— Eh, Inès. T'as trouvé ton prince charmant ou c'est encore trop tôt pour analyser ?
Inès lui donna un coup de coude, les joues légèrement chaudes, et sourit dans le noir.
— Mais arrête.
Le film finit sur une note prévisible mais efficace. Les lumières se rallumèrent.
— C'était pas mal, hein, dit Léna en s'étirant. La scène où il la rattrape — cliché, mais ça marche.
— Le genre de truc qui arrive jamais dans la vraie vie, dit Zoé. Mais c'est sympa de rêver.
— Mouais, dit Clara. Un peu prévisible. J'aurais aimé plus de suspense.
Inès restait silencieuse, les yeux encore un peu brillants. Pas à cause de l'histoire, exactement — plutôt à cause de ce que l'histoire avait remué, quelque chose de flou et agréable qu'elle ne chercha pas à préciser.
— T'es encore dans le film, toi, dit Léna avec un sourire.
— Non, dit Inès. Juste... c'était bien. Tu le sais bien.
Elles décidèrent de prolonger sans vraiment se le demander — ce fut Zoé qui proposa quelque chose à manger, Clara qui repéra la crêperie au coin de la rue.
L'odeur de caramel chaud flottait depuis la vitrine — sucrée, un peu lourde, le genre d'odeur qui appelle à entrer sans réfléchir. Elles s'installèrent à une table ronde, commandèrent des crêpes au Nutella, des chocolats chauds, une gaufre pour Léna qui changeait d'avis au dernier moment.
La conversation dériva — des scènes du film aux anecdotes de la semaine, des profs, d'un truc que quelqu'un avait dit en cours d'histoire qui les fit rire plus longtemps que c'était raisonnable.
Clara posa son mug et regarda le fond de la salle un instant.
— Vous réalisez qu'on est là depuis deux mois et qu'on a déjà notre coin à nous sous l'arbre ? C'est fou comme ça va vite.
— On a survécu, dit Zoé en levant sa tasse comme pour trinquer. C'est un bon signe.
Léna hocha la tête.
— On va continuer. Cette année va être géniale.
Inès les regarda toutes les trois. Elle ne dit rien, juste laissa la phrase de Léna rester là dans l'air chaud de la crêperie. Cette année va être géniale. Elle n'en savait rien encore. Mais quelque chose s'était mis en place ces deux mois — quelque chose de solide, pas spectaculaire, juste là.
Elles terminèrent leurs crêpes, sortirent dans la nuit. Les rues s'étaient vidées. On entendait les vagues quelque part, ce bruit continu qui berçait Astrée à toute heure.
— Bon, moi je rentre, dit Léna en bâillant. Demain c'est histoire en première heure.
— Moi aussi, dit Clara.
— À demain les filles, lança Zoé en partant dans la direction opposée.
Inès leur fit signe. Elle resta une seconde sur le trottoir à regarder leurs silhouettes s'éloigner, puis prit son chemin.
Elle marchait les mains dans les poches, ses écouteurs dans les oreilles. La musique était douce, le genre qu'on choisit sans savoir pourquoi et qui finit par ressembler à l'humeur du soir.
En haut d'une petite colline, elle s'arrêta.
En bas, les lumières d'Astrée. Les toits, les ruelles, le reflet de la mer au loin — une ligne sombre plus foncée que le ciel. L'air sentait le sel et quelque chose d'autre, quelque chose de terreux, les oliviers peut-être sur les collines derrière elle.
Elle resta là quelques secondes. Rien de précis ne traversait son esprit — juste la ville en dessous, le silence relatif, la légèreté de la soirée qui continuait à flotter.
Elle reprit sa marche.
Dans quelques minutes elle serait chez elle. Elle sortirait son carnet, peut-être. Ou peut-être pas — certains soirs, ce qu'on a vécu n'a pas besoin d'être écrit tout de suite. Il suffit de le garder.
L'année venait de commencer.